20 ans de suivi des masses d’eaux littorales de la Manche

Publié le 2 juillet 2020 | Mer & Littoral, Nos travaux |

Dans le cadre de ses actions visant à soutenir les filières professionnelles de la pêche et de la conchyliculture, le SMEL a engagé dès les années 1990, de nombreux réseaux d’observations. Parmi eux, un suivi planifié des masses d’eaux littorales qui constituent l’environnement immédiat des élevages conchylicoles de la côte Ouest et Est du Cotentin, initié en 1998, a été mis en place dès le début des années 2000. De nombreux indicateurs hydrobiologiques sont surveillés tous les 15 jours au premier rang desquels les indicateurs révélateurs des conditions trophiques des eaux côtières.

Données devenues depuis longtemps indispensables à la compréhension de l’évolution du milieu littoral, les séries historiques ainsi accumulées au fil des années constituent une base de données incontournable, garante de la mémoire des évènements dus aux variations de l’environnement côtier intimement liées aux variations météorologiques et aux facteurs anthropiques de toute nature.



Un besoin de mémoire et de recul

L’intérêt de suivi de type « monitoring » a déjà fait l’objet d’un article sur notre site. Rappelons simplement ici que le principe de base des ces actions pérennes d’observations est de garder la mémoire de toutes les évolutions de nombreux indicateurs hydrobiologiques qui caractérisent le milieu côtier. Les variations de ce milieu peuvent être temporellement fortement influencées par de nombreux facteurs extérieurs dont l’impact peut être immédiat (exemple des fortes tempêtes) ou plus tardivement (exemple du cycle de vie des biomasses phytoplanctoniques très saisonnier sous nos latitudes).

D’autre part, le milieu côtier est également imbriqué dans des échelles spatiales de dimensions diverses allant de l’échelle mondiale à l’échelle locale. Ainsi de grandes tendances relevées à grande échelle pourront être très localement modulées par des effets résultant de l’existence d’apports côtiers particuliers ou d’une topographie remarquable.

Voilà pourquoi, vu le nombre de variables d’influence, il est primordial de garder en mémoire chaque évènement fut-il habituel ou particulièrement exceptionnel et d’ampleur, de manière à en mesurer les effets sur le long terme.

Des indicateurs de base indispensables à la vie biologique du milieu côtier

S’il existe de nombreux facteurs ayant un impact immédiat sur la vie des principaux animaux mis en élevage sur nos côtes, il en existe des fondamentaux. Nous ne développerons pas ici l’entièreté de ces facteurs mais nous nous focaliserons sur les principaux : la température des masses d’eaux, leur salinité, la concentration de la chlorophylle a, mesure indirecte révélatrice de la richesse trophique des stocks phytoplanctoniques et enfin les principaux sels nutritifs indispensables à la vie de cette microflore, premier maillon de la chaine trophique dans les océans. Il sera donc proposé ci-après une visualisation simple des grandes tendances d’évolution de ces paramètres au cours de ces 20 dernières années en ciblant également les données acquises sur 4 des 12 stations de suivi dans le cadre de ce réseau hydrobiologique qu’est le réseau HYDRONOR.

Des caractéristiques hydrobiologiques spatialement contrastées

La présentation de ces caractéristiques spatiales repose sur des données issues de 4 stations :

  • Blainville-sur-mer (BLA) station littorale côte Ouest située en bassin ostréicole
  • Chausey (CHA) station côte Ouest éloignée du continent et situées au cœur de l’archipel en milieu conchylicole (huîtres, moules, coques et palourdes)
  • St Vaast-la-Hougue (SVA) station littorale côte Est  en bassin ostréicole
  • Utah Beach (UTAH) station côte Est située dans un bassin ostréicole et mytilicole proche de la Baie des Veys (exutoire d’un important bassin versant)

Pour cela, différents indicateurs d’intérêts sont présentés via leurs moyennes interannuelles globales sur une même période allant de juillet 2004 à décembre 2019.

Les deux côtes du Cotentin sont situées sous une latitude équivalente en milieu tempéré. D’un point de vue thermique, la température moyenne des masses d’eaux étudiées sont très proches avec des valeurs de l’ordre de 13,5°C +/ 0,5°C (I.C.95) pour les stations côte Ouest et environ 13°C +/ 0,5°C (I.C.95) pour les stations côte Est (graphique 1).

Graphique 1.

Un différentiel de salinité est constaté entre les deux côtes avec des salinités globalement plus élevées sur la côte Ouest Cotentin que sur la côte Est. Au sein de chacune d’entre elles, les salinités moyennes interannuelles sont plus élevées à Chausey que sur la côte en raison de la position géographique plus océanique de l’archipel et des salinités plus faibles à Utah en raison de sa proximité avec la baie des Veys  et donc des apports en eau douce importants (graphique 2).

Graphique 2

D’un point de vue trophique, les stations de la côte Est Cotentin sont plus riches que celles de la côte Ouest (graphiques 3a et 3b). Si les concentrations moyennes en chlorophylle a de Blainville et Chausey sont sensiblement du même ordre de grandeur, celles observées à Utah sont très supérieures à celles observées à St Vaast La Hougue. Ainsi, les concentrations moyennes interannuelles des stations côte Est sont de 1,4 à 2 fois plus élevées que celles mesurées sur  la côte ouest.

Graphique 3a
Graphique 3b

Ce constat s’explique notamment par des concentrations en sels nutritifs (nitrates, phosphates et silicates) elles-mêmes significativement plus fortes sur la côte Est (graphique 4).

Graphique 4

Enfin, les turbidités moyennes de ces masses d’eaux sont également contrastées. Le site de  Blainville qui est soumis à un marnage important et à des évènements tempétueux notamment en régime de vent dominant de sud-ouest, présente la turbidité moyenne la plus forte. Le site de Chausey situé plus au large présente une turbidité moyenne plus faible et similaire à celle observée à St Vaast. Quant aux masses d’eaux d’Utah, leur turbidité moyenne se situe entre ces deux extrêmes notamment en raison des apports de la baie des Veys (graphique 5).

Graphique 5

Les grandes tendances d’évolution temporelle

Ces tendances sont présentées ici à partir des données des deux stations côtières Ouest et Est que sont Blainville et St Vaast.

Si les indicateurs de suivi présentent pratiquement tous une très forte variation saisonnière, l’accumulation de presque deux décennies de données permet toutefois de visualiser leur évolution à l’échelle interannuelle. Cette visualisation repose sur la constitution de courbes de tendances basées sur le calcul des sommes cumulées (somme des écarts à la moyenne globale interannuelle) qui permet d’identifier notamment aux points d’inflexion des changements de tendance. 

Ainsi, la tendance de l’évolution thermique des masses d’eaux est décroissante des années 2003-2005 aux années 2014-2016 et semble repartir vers une tendance croissante jusqu’en 2019 sur les deux côtes (graphique 6).

Graphique 6

La salinité des eaux côtières évolue également en fonction des conditions météorologiques et plus particulièrement selon l’évolution des précipitations et des vents. Sur la côte ouest de 2001 à 2003 la tendance est décroissante puis stable jusqu’en 2006. Cette tendance est légèrement croissante jusque fin 2009 puis croit fortement jusqu’en 2012. De 2013 à 2016, la tendance décroit légèrement puis connait de nouveau une phase croissante jusqu’en 2019.

Sur la côte Est, la même évolution que celle de la côte Ouest est observée de 2001 à 2006. La tendance croissante de 2007 à 2013 est cependant plus marquée. Enfin une légère décroissance est observée sur la période 2013 2019 (graphique 7).

Graphique 7

D’un point de vue trophique, la courbe de tendance liée à la mesure de chlorophylle à Blainville présente 5 phases successives : d‘abord décroissante de 2001 à 2004 puis croissante jusqu’en fin 2005. Suit alors une forte décroissance de 2006 à 2013 puis de nouveau une phase croissante jusqu’en 2015, une stabilité jusque fin 2016 et finalement une décroissance de 2017 à 2019.

Pour St Vaast, une tendance croissante est observée de 2002 à 2005, suivie d’une très longue période de décroissance jusqu’en 2016. La tendance s’inverse ensuite jusqu’en 2019 (graphique 8).

« Qui veut aller loin, ménage sa monture »

Ce pourrait être une façon simple et humoristique de décrire la stratégie mise en place pour atteindre les objectifs de ce réseau. En effet, les techniques d’investigations évoluent indéniablement au cours du temps et les mécanismes d’interactions entre tous ces facteurs étant complexes, il est aisé d’imaginer la mise en œuvre de moyens d’analyse et d’observations plus poussés sur la base de plans d’échantillonnage plus importants. La vertu du protocole qui est appliqué depuis 20 ans ici dans le cadre de ce réseau HYDRONOR, est de pouvoir investiguer spatialement un nombre important de sites conchylicoles d’intérêts (mais bien sûr jamais suffisamment exhaustif) et d’assurer une pérennité du suivi de nombreux paramètres autorisant la constitution de décennies de données avec effort en termes de moyens humain, logistique et technique reposant sur un coût financier non prohibitif (environ 60 000 €/an sur fonds propres SMEL via un financement du Conseil Départemental de la Manche). Il est donc évident qu’à elles seules, ces données ne permettront pas d’expliquer de manière excessivement précise et en profondeur tous les évènements pouvant impacter le milieu littoral, mais elles assurent une connaissance globale sur le long terme utile et précieuse dans le cadre du suivi des masses d’eaux littorales.

Synergie avec d’autres réseaux d’observation et de surveillance

Le premier objectif de ce réseau HYDRONOR était de pouvoir coupler ses données de base du milieu avec les données acquises dans le cadre des réseaux d’observation des cheptels en élevage REMONOR (élevage des huîtres) et REMOULNOR (élevage des moules) en Normandie conduits pas le SMEL ainsi que le réseau interrégional des centres techniques sur les performances en élevage de lots d’huîtres commerciaux (cycle longs).

La compétence acquise dans le cadre de ce réseau hydrobiologique a également permis des collaborations avec certaines actions de l’IFREMER telles que le réseau RHLN (Réseau hydrologique littoral normand) pour lequel le SMEL assure les prélèvements et les analyses de certaines stations définies par la Directive Cadre sur l’Eau (DCE) ou le réseau de surveillance des espèces phytoplanctoniques toxiques (REPHY).

Banque de données disponible et accessible

Au cours de ces 20 dernières années, les informations issues de ce réseau ont comme vocation première d’éclairer les professionnels de la mer sur l’évolution du milieu abritant leurs élevages.

Ainsi, les résultats de ce réseau sont disponibles régulièrement par le biais de bulletins après chaque acquisition de nouvelles données (diffusion moyenne mensuelle) ou par le biais des rapports de synthèse annuels téléchargeables sur le site du SMEL.

D’autre part, sur simple demande auprès des responsables de projet, bons nombres d’extractions partielles ou totales ont également été réalisées à la demande d’équipes scientifiques (universitaires, chercheurs de l’IFREMER …) ou d’équipes pédagogiques (formations initiales ou professionnelles de tout niveau).

Le monde évolue, l’environnement également ! L’importance des réseaux de suivis pérennes des milieux littoraux n’est plus à démontrer et reste cruciale. Le réseau HYDRONOR s’engage donc dès à présent dans une nouvelle décennie de suivi.

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Suivis de la production mytilicole bas normande.

Stéphanie PETINAY, Jean-Louis BLIN, Naïda LAISNEY, Vincent LEFEBVRE & Suzy MOAL . 2020.
SMEL, Zac de Blainville, 50560 Blainville-sur-mer, France

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