Inquiétude sur la pêcherie de seiche normande

Publié le 17 avril 2019 | Nos travaux, Pêche |
En Normandie occidentale, une flottille de 300 navires cible ou pêche accessoirement la seiche. Durant les années 1990 à 2010, les captures fluctuaient entre 4 500 et 7 000 t par an. Depuis le début de cette dernière décennie, la tendance des captures en Normandie est à la baisse. Parallèlement, les chalutiers hauturiers britanniques ciblent cette espèce dont le prix s’envole, mais aucun texte européen ne régule la pêche de cette espèce.  Daniel Davis et Kathryn Nelson de l’Association of Inshore Fisheries and Conservation Authoritie (IFCA Sussex, 2018) viennent de publier leur rapport sur la pêche de la seiche au Royaume-Uni « The English Channel fishery for common cuttlefish (Sepia officinalis) ». Ces données, ainsi que les captures françaises (France Agri-Mer, CRPM), sont comparées à l’indicateur « œuf de seiche » suivi depuis 2012 par le SMEL.


La seiche : une espèce migratrice à cycle court régulièrement pêchée des deux côtés de la Manche

La seiche, espèce à cycle court dont l’espérance de vie ne dépasse pas 2 ans dans les eaux de la Manche, migre vers les eaux plus profondes de la Manche centrale en automne et y reste l’hiver afin de bénéficier de températures moins froides. Au début du printemps, elles viennent se reproduire à la côte et déposent leurs œufs sur des supports proches de l’estran avant de mourir. L’éclosion des œufs de printemps intervient généralement mi-juillet mais peut s’étaler jusqu’en septembre pour les  pontes plus tardives. A partir d’octobre, les juvéniles prennent progressivement le chemin des eaux profondes. 

La pêche de la seiche est réalisée à chaque étape de son cycle de vie, par les chalutiers hauturiers en automne-hiver (juvéniles, préadultes, et adultes), relayés par les caseyeurs (adultes), les fileyeurs et les chalutiers côtiers au printemps (adultes) et enfin par les chalutiers et les fileyeurs côtiers en été-automne (juvéniles et préadultes). Ces pratiques sont similaires des deux côtés de la Manche.

En termes de durabilité, la pêche au casier est considérée comme étant la plus respectueuse de l’espèce et de son environnement marin. En particulier,  les captures au casier, réalisées à l’issue de la vie de la seiche, laissent à celle-ci le temps de se reproduire. Toutefois, les pontes massives d’œufs sur les casiers de pêche rapidement nettoyés, peut entrainer une perte importante du capital disponible.

Depuis 10 ans, un transfert des captures de seiches des pêcheurs côtiers vers les pêcheurs hauturiers

Daniel Davis et Kathryn Nelson de l’Association of Inshore Fisheries and Conservation Authoritie (IFCA Sussex, 2018) viennent de publier leur rapport sur la pêche de la seiche au Royaume-Uni « The English Channel fishery for common cuttlefish (Sepia officinalis) ». Côté français, des informations sont également disponibles auprès de France Agrimer pour les débarquements sous criée et du Comité Régional des Pêches Maritimes de Normandie. Enfin, des observations sur l’évolution du nombre d’œufs de seiche pondus sur deux secteurs des côtes de Normandie sont disponibles au SMEL.

Il en ressort quatre constats :

Une très forte augmentation des débarques en période hivernale des chaluts hauturiers britanniques exerçant leur activité en Manche centrale. La diminution des stocks de poissons en Manche semble avoir été le catalyseur de l’attractivité de la pêche de la seiche. Mais parallèlement, les prix à la débarque se sont envolés en 2018 et ont doublé sur les 10 dernières années (1.5 £/kg en 2008 contre 3£/kg en 2017) ce qui a pour effet d’amplifier l’intérêt pour cette espèce. Ainsi, l’augmentation de la valeur débarquée au Royaume-Uni pour la seiche  est multiplié par 5 en moins de 10 ans (5.32 millions de £ en 2008 à 25.69 millions de £ en 2017). Cette activité de plus en plus lucrative engendre une augmentation du nombre de bateaux débarquant cette espèce (+16% sur 10 ans). Les chalutiers hauturiers débarquent en moyenne 45 t par bateau (en 2017) générant des revenus importants (135 000£/bateau).

 

Inversement, la région du Sussex, tournée vers une pêche côtière, a montré une forte diminution des captures sur ces dix dernières années (344 t en 2008 à 157t en 2017). Cette diminution est principalement due à la baisse des captures au filet. La pêche au casier est souvent corrélée avec la disponibilité du stock global de seiche adulte (pic en 2010 & 2012). Toutefois, 2017 a été marquée par une forte baisse des captures au casier alors que les captures globales ont été importantes. En effet, il a été démontré que la pêche hauturière pouvait avoir un impact important sur les pêcheries côtières de seiches. La réduction du nombre de femelles pourrait rapidement engendrer une forte diminution des stocks.

Le même constat a été fait sur l’activité des pêcheurs de seiche côtiers du côté français d’après les données de France Agrimer et du CRPMN. Les ventes de seiches sous criées de la façade Manche semblent montrer une forte tendance baissière depuis 2011 avec environ 1/3 de débarque en moins. Les halles à marée de Saint Quay et d’Erquy sont les principaux point de débarque français de la Manche avec environ 30% du total mis à terre. A Granville, la baisse est observée dans des proportions encore plus importantes (-50% environ). Elle concerne essentiellement la pêche côtière au chalut (98%) et la majorité des débarques est observée au printemps puis en automne.

Les caseyeurs commercialisent leur pêche au printemps surtout hors criée. Ainsi, les tonnages débarqués reposent sur les déclarations de la DML50 et les estimations du CRPMN. Si par le passé les quantités pêchées par les caseyeurs de l’ouest Cotentin étaient relativement stables (700 à 900 t), on assiste à une baisse très marquée des captures depuis 2011 avec un peu plus de 300 t capturées en 2017 (données CRPM) ; les chiffres 2018 ne sont pas encore connus mais devraient être encore plus faibles !!!

 

Les suivis des pontes de seiche, effectués par le SMEL, donnent des résultats qui confortent les observations précédentes. Les seiches pondent leurs œufs à partir du mois d’avril sur des supports naturels (vers, cnidaires, algues…) ou non (cordes, casiers…). Ainsi, il est possible d’évaluer les quantités d’œufs pondus afin d’obtenir une évolution sur le long terme. Depuis 2012, le SMEL dispose deux séries de collecteurs composés de 30 orins (cordelettes d’1 m) sur les sites de la pointe d’Agon (Manche) et de Luc-sur-mer (Calvados). D’autre part, 6 plongées d’observations sont réalisées chaque année fin juin/début juillet pour compter les œufs sur les supports naturels face à Agon-Coutainville. Ces indicateurs peuvent être comparés aux captures. Les quantités d’œufs les plus importantes ont été observées en 2012, année dont les conditions environnementales étaient propice à une longue période de ponte, ce qui peut être corrélé au pic de captures observé cette année-là dans la Manche. Les données 2015 montrent de très faibles quantités d’œufs pondus, en particulier sur le site de la pointe d’Agon sur les supports artificiels. En 2017, aucun œuf n’a été observé sur les supports naturels et très peu sur les orins de Luc-sur-mer ;  ce résultat étant corrélé à de très faibles captures sur la façade ouest du Cotentin alors que 2017 a été marquée par de fortes captures dans la Manche.

L’interprétation des observations réalisées sur les orins ou sur les supports naturels est très complexe ; il serait sans doute nécessaire de disposer d’un nombre de points d’observations plus conséquent et d’une série historique plus longue. Toutefois, les fortes diminutions du nombre d’œufs observés semblent corrélées à la tendance globale des captures observées sur la côte ouest du Cotentin. Pour l’instant, cette diminution ne semble pas corrélée au stock global de seiches de la Manche, mais semble plutôt être la résultante de l’équation suivante: peu de seiches et donc peu d’œufs pondus. La relation entre le nombre d’œufs pondus et le stock de seiches (N+1 et N+2) est difficile à établir car de nombreux paramètres peuvent venir influer sur le recrutement. Toutefois, la diminution importante du nombre d’œufs entrainera fatalement à terme une diminution des stocks de cette espèce.

Malgré une baisse du nombre des géniteurs, un stock de seiche qui semble stable à l’échelle de la Manche et qui demanderait des mesures de gestion pour permettre à tous les marins de vivre

Le cycle de vie très court de la seiche (1 à 2 ans), lui confère un statut d’espèce opportuniste, ainsi les fluctuations du stock peuvent être importantes en fonction des conditions environnementales. Toutefois, Depuis 2011, les débarques globales (FR+UK) montrent une tendance plutôt stable (données FR non exhaustives). Il semblerait ainsi qu’il y ait un report des captures au profit des chalutiers hauturiers britanniques qui pêchent en Manche centrale au détriment de la pêche côtière (pêche au filet dans le Sussex, pêche au casier dans l’ouest Cotentin).

Cette évolution des pratiques semble donc avoir pour conséquence une diminution du stock de géniteurs. La seiche étant considérée comme une espèce robuste, sa pêche hauturière n’est pas régulée au niveau européen alors que des systèmes de gestion locale ont été mis en œuvre de part et d’autre de la Manche pour la pêcherie côtière. Dans un contexte de Brexit, une régulation globale va être difficile à mettre en œuvre. Mais alors quel avenir pour la pêche au casier sur les côtes de  l’ouest Cotentin ?

Une régulation de l’activité en Manche centrale parait donc nécessaire pour permettre aux bateaux côtiers de pouvoir pêcher et leur équipage de vivre.

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