BESTCLIM : bilan des travaux sur la ressource bulot et l’avenir de la pêcherie

Publié le 21 février 2018 | Nos travaux, Pêche, Ressources documentaires |
Depuis 15 ans, les pêcheurs aux côtés des scientifiques associent leurs efforts pour préserver la ressource bulot et assurer la pérennité des activités de pêche en Baie de Granville. Cet engagement a été récompensé par la certification de la pêcherie « pêche durable MSC » en septembre 2017. Mais le bulot est une espèce d’eau froide et par conséquent pourrait, à moyen terme, être fortement impacté par le changement climatique. Quelles en seraient les conséquences sur l’espèce, la ressource, l’activité de pêche ? Le programme BESTCLIM a permis de regrouper les compétences pluridisciplinaires présentes en région Normandie (Université de Caen, Ifremer, Comité Régional des Pêches de Normandie, SMEL) pour répondre à cette problématique de pérennité de la ressource et des entreprises.


1er volet : Acquérir des connaissances sur le buccin

Plusieurs travaux ont été menés par l’université de Caen, Ifremer et le SMEL pour acquérir de nouvelles données sur l’espèce. Les effets de la température ont été mesurés sur le cycle de vie de l’espèce et en particulier sur sa reproduction, une partie du régime alimentaire a pu être déterminée et la courbe de croissance actualisée par la lecture des statolithes par sclérochronologie. Quelques résultats sont présentés ci-après.

Impact du réchauffement climatique sur le cycle biologique du buccin

Il existe peu d’informations de l’impact du climat sur le bulot et sur son cycle biologique (reproduction, croissance…). Pourtant, ces données sont essentielles pour comprendre et projeter d’éventuels problèmes de recrutement. Les facteurs environnementaux, notamment la température et l’alimentation sont des facteurs régulateurs clés du contrôle de la reproduction chez les mollusques. Ils agissent sur le développement de la gonade, le déclenchement de la ponte, le développement embryonnaire, la vitesse de croissance des adultes…

Au cours du projet BESTCLIM, trois plateaux techniques ont été conçus pour maintenir des géniteurs dans trois scénarios climatiques différents (normal : T°C cotentin, froid :-3°C/T°C cotentin, chaud : +3°C/T°C cotentin) et en mesurer les effets sur une partie du cycle biologique du buccin. Ces travaux ont été conjointement menés avec l’Université de Caen et le SMEL.

  • Un cycle de reproduction perturbé

On a pu mesurer que la température avait un impact négatif sur la reproduction. En effet, exposés à une eau trop chaude, les adultes mâles présentent un retard dans le déclenchement de leur gamétogenèse (présence de spermatozoïdes résiduels du cycle précédent) avec 30% de mâles qui ne se sont pas accouplé avec des femelles. Ce retard est encore visible au mois de juin et il n’est pas observé sur des individus exposés à un climat froid ou normal.

  • Des pontes moins importantes et un taux d’éclosion réduit

Une corrélation du nombre de pontes avec la température a pu être confirmée. Il est 3 à 4 fois moins important avec un climat chaud comparé à un climat froid. Quelle que soit la température l’essentiel de la ponte a lieu sur la période décembre à janvier. Elle se prolonge en février pour les températures les plus basses. Cet effet de la température sur la quantité de pontes produites par les femelles a forcément un impact sur le recrutement.

La durée d’incubation des œufs (décembre à février) est de 2,5 mois pour des pontes exposées à un cycle chaud (13 à 11°C) alors qu’elle est de 4 mois dans le cas d’un cycle froid (9 à 5°C). En Manche ouest on se situe autour de 3 mois. Une eau trop chaude entraîne également une dégradation importante des pontes ce qui réduit fortement leur taux d’éclosion (20% contre 60 à 65% pour un scénario normal ou froid).

  • Un comportement d’enfouissement plus important

En période estivale, une température d’eau trop élevée a une incidence sur le comportement du gastéropode. L’animal s’enfouit et réduit son alimentation, c’est ce que les scientifiques appellent l’estivation et les professionnels, la coupure biologique. Avec le réchauffement climatique l’estivation risque de s’allonger. Sur la période 2009-2016, on a pu observer une relation très nette entre l’augmentation de la température estivale et la baisse récurrente et prolongée des débarquements de bulots. Ceci s’observe de façon plus importante depuis 2014 et a bien évidemment une incidence sur l’activité économique de la profession. Si l’effet de la pêche sur cette diminution est incontestable, les conditions naturelles peuvent y participer également.

De nouveaux outils pour déterminer l’âge du bulot

Il importe d’avoir des données précises sur les différents traits de vie de l’espèce (croissance, taille et âge de maturité sexuelle, taille maximale….) pour évaluer un stock et adapter la gestion de la pêcherie. Ainsi, la détermination de l’âge du bulot par de nouvelles techniques a permis de mettre à jour ses paramètres de croissance. Pendant longtemps la méthode utilisée a reposé sur le dénombrement des stries de croissance sur l’opercule. Mais cette technique n’est pas toujours fiable car les stries ne sont pas toujours bien visibles au microscope car « parasitées » par des rayures dues aux aléas de vie de l’animal. Depuis peu, on utilise le statolithe, organe calcifié présent dans le pied du bulot et à partir duquel la lecture des stries se fait par scérochronologie.

Les premiers résultats affichent une croissance rapide du bulot jusqu’à l’âge de deux ans correspondant à une taille moyenne estimée de 40 mm. Elle se ralentit à partir de 3 ans pour une taille estimée de 55 mm. Les précédents travaux menés sur la maturité du bulot en fonction de l’âge (BULOCLIM) ont montré qu’il commence à se reproduire à partir de 45 mm avec un effort de reproduction très faible et que la taille à laquelle 50% des animaux sont matures, commence à 50 mm. C’est à partir de cette taille que sa croissance se ralentit, l’énergie étant en partie mobilisée pour la reproduction. Ces informations d’ordre biologique sont de première importance pour mesurer l’impact de la pêche sur le stock.

2è volet : Affiner le diagnostic sur l’état du stock de bulot.

Une ressource sous surveillance

Depuis 2009, les campagnes d’observation en mer et le suivi journalier des débarquements réalisés par le SMEL et le CRPM N ont apporté un nombre considérable de données pour produire trois types d’indicateurs d’état de stock : l’indice CPUE (capture totale par unité d’effort), l’indice DPUE (débarquement de la part commerciale par unité d’effort) et la distribution de taille des captures.

Le débarquement mensuel sur la période 2009 à 2015 est marqué par trois périodes sur l’année : niveau de capture élevé en début d’année puis faible en été et enfin légère reprise en fin d’année. Depuis 2009, la tendance des débarquements annuels a sensiblement progressé jusqu’en 2015 mais depuis 2016 elle tend à la baisse. L’évolution de la distribution de taille des captures se déplacent vers les petites tailles au détriment des plus grandes. Le stock est plus ou moins bien exploité en fonction des zones de pêche. Les zones sud (Granville) et nord (Carteret) semblent les plus fragiles, avec des distributions en taille plus petites que dans la zone centrale qui parait plus équilibrée.

Les progrès sur les méthodes de tri à bord ont eu pour effet de freiner le débarquement d’animaux sous taille mais il faut poursuivre ces actions sur du long terme pour augmenter d’une manière effective la taille moyenne de débarquement au-delà de 45 mm ainsi que la biomasse de reproducteurs.

Des modèles robustes pour évaluer des stocks à données limitées (Data Limited Stock)

L’objectif de l’évaluation des stocks est de fournir des avis de gestion permettant d’atteindre des taux de captures durables. Un moyen d’améliorer l’évaluation des stocks à données

Zone d’exploitation du bulot

limitées est de recueillir davantage de données, mais il y a un compromis à trouver entre la collecte de données qui consomme beaucoup de temps et d’argent et l’utilisation de modèles plus simples et souvent moins précis. L’alternative est donc de rechercher des méthodes statistiques, robustes et aussi fiables que possible, capables de fournir une meilleure information et moins d’incertitude dans l’évaluation.

Pour le projet BESTCLIM, IFREMER a testé plusieurs méthodes de modélisation statistiques qui se sont appuyées sur les indices d’état de stock et sur les paramètres biologiques du bulot (croissance, taille et âge à maturité…).

Ces modèles apportent des conclusions plus précises qui complètent le diagnostic avec deux indicateurs complémentaires : l’indice de biomasse et l’indice de mortalité par pêche. Quel que soit le modèle utilisé, les conclusions convergent vers un état de stock peu éloigné du rendement maximum durable (prélèvement par la pêche un peu trop important et biomasse reproductrice insuffisante).

Mais les méthodes de diagnostic méritent d’être affinées selon les échelles de travail et les unités de gestion, dans la mesure où les pêcheries de bulot se développent aussi en Bretagne et en Manche Est.

Un groupe d’expert pour les espèces à données limitées devrait se mettre en place à l’échelle française et permettre aux spécialistes du climat d’alimenter leur modèle spécifique.

3è volet : Vers la mise en place d’un observatoire économique de la pêcherie

Depuis plusieurs années, la gestion de la pêcherie de bulot en Ouest Cotentin impose un régime de mesures de gestion conséquentes. Les professionnels de la pêche sont très attentifs à l’évolution de leur activité et à la gestion de cette ressource, dont ils présument la fragilité au regard de l’évolution climatique, mais qui fait vivre encore 120 entreprises de pêche normandes. Pour compléter les aspects environnementaux, le CRPM de Normandie, IFREMER (Brest) et la Cellule Mer de l’université de Nantes ont identifié les différents postes de charges d’exploitation des entreprises (appâts, carburant, personnel…) et mesuré leur rentabilité économique en fonction des différents profils d’activités de pêche (taille navire, activité polyvalente ou exclusive bulot, navire attaché à un port ou à la côte….)

Des indicateurs économiques, il ressort que la flottille Ouest Cotentin reste relativement dynamique avec une activité axée sur le bulot (exclusive) ou diversifiée avec d’autres espèces (crustacés, seiche ou coquille St Jacques). Trois pôles de débarquements restent importants (Granville, Blainville- Pirou et Carteret). Les charges d’exploitation représentent 10 à 13% des charges totales des entreprises. Le poste de charge appâts et matériel est particulièrement important pouvant atteindre dans certains cas un maximum de 22% des charges totales.

On distingue deux types de navires :

  • Des navires polyvalents avec une activité au bulot dominante et une rentabilité supérieure à la moyenne française. Ils représentent 46% des pêcheurs bulotiers prospectés et semblent avoir une assise financière suffisante pour faire face aux aléas de la pêche.

  • Des navires exclusifs au bulot avec une rentabilité inférieure à 15% et qui auront probablement plus de mal à absorber les éventuelles modifications du milieu. Ces armements représentent 54% des pêcheurs bulotiers de la côte Ouest. Un transfert de leur effort de pêche vers d’autres espèces comme les crustacés est possible.

Le programme BESTCLIM a permis de regrouper les compétences pluridisciplinaires présentes en région Normandie (recherche histologique, sclérochronologie, recherche halieutique et socio-économique) pour répondre à une problématique très large de pérennité de la ressource et des entreprises au regard de l’effet du changement climatique sur une espèce d’eau froide. Le buccin mérite une attention toute particulière à l’échelle de la Manche car il impacte l’activité de 120 entreprises de pêche normandes.

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BESTCLIM

Buccin Espèce Sentinelle pour le Climat

 

L. Hegron Macé, V. Legrand, K.Kellner, K. Grangere, M.L. Cochard, J. Vigneau, F. Daurès. 2017.

 

 
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